Le rhum agricole intrigue autant les amateurs que les professionnels des spiritueux. Issu directement du jus de canne à sucre, il se distingue profondément des rhums de mélasse par son identité aromatique, son cadre réglementaire et son ancrage historique dans les Antilles françaises. Derrière ce terme se cache un véritable univers : terroirs volcaniques, cannes sélectionnées, colonnes créoles, vieillissement tropical et appellations strictement encadrées. Si vous aimez comprendre ce que vous buvez, le rhum agricole offre un terrain d’exploration fascinant, à la croisée de l’agronomie, de l’histoire coloniale et de la haute distillation. Vous découvrez alors qu’un ti-punch bien réalisé ou un vieux XO de Martinique raconte autant une histoire de canne et de climat qu’un grand vin raconte son vignoble.
Définition juridique et organoleptique du rhum agricole selon l’AOC martinique et le décret européen
Spécifications de l’AOC rhum agricole martinique : cannes, terroirs, rendement et degré d’alcool
L’AOC Rhum Agricole Martinique, obtenue en 1996, constitue aujourd’hui la référence mondiale pour définir juridiquement un véritable rhum agricole. Le cahier des charges encadre l’ensemble de la chaîne, depuis la parcelle de canne jusqu’à la mise en bouteille. La canne doit provenir de zones délimitées de l’île, être récoltée manuellement ou mécaniquement, puis livrée à la distillerie dans un délai très court (souvent moins de 24 heures) pour préserver la fraîcheur du vesou (jus de canne). Le rendement en canne par hectare, la richesse en sucre, la densité du jus et le degré d’alcool du distillat sont strictement contrôlés.
Pour mériter la mention AOC Martinique, le rhum doit être distillé entre 65 % et 75 % vol., puis réduit avant commercialisation. Le label distingue trois catégories : rhum blanc, élevé sous bois et rhum vieux. Cette normalisation très poussée n’a qu’un objectif : garantir à celui qui déguste un profil aromatique issu du terroir martiniquais, et non un simple spiritueux anonyme ajusté en laboratoire.
Cadre réglementaire européen des rhums agricoles : mentions “rhum agricole”, “rhum traditionnel” et IGP
Au niveau de l’Union européenne, le règlement (CE) n° 110/2008 définit le rhum comme une boisson spiritueuse obtenue par fermentation et distillation de sous-produits de la canne (mélasse, sirops) ou du jus lui-même. La mention rhum agricole est réservée aux spiritueux issus exclusivement du jus de canne, avec un minimum de 225 g de substances volatiles par hectolitre d’alcool pur. L’expression rhum traditionnel s’applique aux rhums distillés à moins de 90 % vol. qui conservent un profil aromatique marqué, sans édulcoration.
Parallèlement, plusieurs zones bénéficient d’IGP (Indication Géographique Protégée) ou d’indications géographiques nationales pour sécuriser l’origine : c’est le cas de rhums de Guadeloupe, de La Réunion ou de Madère. Ce cadre permet à vous, consommateur, d’identifier clairement un rhum de jus de canne qualitatif, même en dehors de la stricte AOC martiniquaise.
Profil sensoriel typique du rhum agricole : marqueurs aromatiques (canne fraîche, bagasse, poivre, fruits tropicaux)
Sur le plan organoleptique, le rhum agricole affiche une signature immédiatement reconnaissable. Au nez, les marqueurs dominants évoquent la canne fraîche, la bagasse humide, parfois une touche d’herbe coupée. S’y ajoutent souvent des notes de poivre blanc, de citron vert, de fleurs blanches et de fruits tropicaux (ananas, goyave, banane verte). En bouche, le style est généralement sec, tendu, avec une grande précision aromatique et une finale longue, parfois légèrement saline.
Comparé à un rhum de mélasse, plus rond et caramélisé, le rhum agricole se rapproche davantage d’un grand vin blanc sec par sa tension et sa minéralité. Cette identité en fait un formidable outil pour la mixologie de terroir, mais aussi un spiritueux de dégustation pure lorsqu’il est vieilli plusieurs années.
Différences normatives entre rhum agricole, rhum de sucrerie (industriel) et cachaça brésilienne
Sur le plan normatif, trois grandes familles coexistent. Le rhum agricole provient exclusivement du jus frais de canne fermenté, distillé généralement en colonne créole. Le rhum de sucrerie ou rhum industriel est élaboré à partir de mélasse, résidu sirupeux de la fabrication du sucre, autorisant des distillations plus poussées et une palette plus large de rendements et de styles.
La cachaça brésilienne, souvent comparée au rhum agricole, est aussi issue du jus frais de canne, mais son cadre légal (notamment le degré de distillation, les types de bois utilisés pour le vieillissement et les possibilités d’édulcoration) diffère sensiblement. Pour vous, cela signifie que deux spiritueux issus de jus de canne peuvent proposer des univers aromatiques radicalement différents selon les textes qui encadrent leur production.
Origines historiques du rhum agricole dans les antilles françaises
Transition du sucre au rhum après la crise sucrière du XIXe siècle en martinique et en guadeloupe
L’histoire du rhum agricole est intimement liée à la crise du sucre de canne au XIXe siècle. L’essor du sucre de betterave en Europe, à partir de 1812, fragilise les grandes sucreries antillaises. Les cours s’effondrent, les plantations doivent se réinventer. C’est dans ce contexte que certains planteurs martiniquais et guadeloupéens choisissent de distiller directement le vesou, plutôt que de passer par la production de sucre et de mélasse.
Cette reconversion progressive, accélérée par la crise de surproduction sucrière des années 1880–1896, marque la naissance d’un rhum de pur jus distinct des tafias de mélasse. Des distilleries déjà en place adaptent leurs équipements, affinent leurs méthodes et posent les bases de ce qui deviendra, un siècle plus tard, le modèle du rhum agricole moderne.
Rôle des habitations et distilleries pionnières : clément, saint james, neisson, J.M, darboussier
Plusieurs habitations sucrières emblématiques jouent un rôle de pionnier dans cette mutation. L’habitation de l’Acajou, future maison Clément, est sauvée de la faillite en 1887 et se spécialise progressivement dans la distillation du jus de canne. Saint James innove dès la fin du XIXe siècle avec sa célèbre bouteille carrée et un travail rigoureux sur le vieillissement en fût. Au nord de la Martinique, J.M. exploite le terroir volcanique de Macouba pour produire des rhums particulièrement aromatiques.
Au XXe siècle, Neisson impose un style très pur, quasi “monocru”, tandis qu’en Guadeloupe la sucrerie Darboussier illustre l’importance des grandes unités industrielles dans l’exportation de rhum vers l’Europe. Ces maisons historiques ont contribué à forger les standards de qualité et les styles aromatiques qui séduisent aujourd’hui les connaisseurs du monde entier.
Impact de l’abolition de l’esclavage, du code noir et des réformes coloniales sur la production de rhum de canne
La production de rhum agricole ne peut être comprise sans évoquer le contexte social et politique. Le Code Noir, promulgué au XVIIe siècle, régit la condition des esclaves dans les colonies françaises et encadre notamment leur accès à l’« eau-de-vie de canne ». L’abolition définitive de l’esclavage en 1848 bouleverse l’organisation du travail dans les plantations, renchérit la main-d’œuvre et pousse les propriétaires à mécaniser et à rationaliser la production.
Les réformes coloniales du XIXe et du début du XXe siècle, l’instauration de contingents d’exportation et la montée en puissance des négociants métropolitains influencent aussi fortement la place du rhum antillais sur le marché. Le rhum agricole, plus qualitatif mais plus coûteux à produire, s’impose progressivement comme un produit de valeur, notamment lors de la période d’après-guerre où la demande pour des spiritueux typés explose.
Évolution des styles de rhums agricoles de la période coloniale aux appellations modernes
Des tafias rustiques du XVIIe siècle aux rhums AOC d’aujourd’hui, l’évolution stylistique est considérable. Les premiers distillats de canne étaient souvent oxydés, peu maîtrisés, avec une présence marquée de défauts fermentaires. L’introduction d’alambics plus performants, puis de colonnes créoles, ainsi que l’usage de levures sélectionnées, permet au XXe siècle d’affiner la qualité.
La période des années 1980–2000, avec la reconnaissance officielle de l’AOC Martinique et la montée des concours internationaux, consacre un rhum agricole plus précis, plus élégant, capable de rivaliser avec les grands whiskies et cognacs. Les millésimes, les finitions en fûts de vins fortifiés ou de bourbon, et la mise en avant du terroir marquent l’entrée du rhum agricole dans l’univers des spiritueux de dégustation haut de gamme.
Spécificités agronomiques de la canne à sucre destinée au rhum agricole
Sélection variétale des cannes (B59-92, R570, cannes bleues, cannes rouges) et influence sur les précurseurs d’arômes
La qualité d’un rhum agricole commence dans le champ. Les planteurs sélectionnent des variétés de cannes adaptées au climat, aux sols et au profil aromatique recherché. Des clones industriels comme B59-92 ou R570 offrent de bons rendements en sucre, tandis que des variétés plus traditionnelles, parfois appelées “cannes bleues” ou “cannes rouges”, sont recherchées pour leur richesse aromatique.
Chaque variété présente un équilibre spécifique entre sucres, acides, composés phénoliques et précurseurs d’esters. Concrètement, cela signifie que vous ne trouverez pas les mêmes notes d’agrumes, de canne confite ou d’épices selon la génétique de la plante, même distillée dans les mêmes conditions.
Terroirs volcaniques et climats insulaires : Basse-Terre, Grande-Terre, nord caraïbe et nord atlantique de la martinique
Le terroir joue un rôle majeur, comme pour le vin. En Guadeloupe, la Basse-Terre volcanique, humide et montagneuse, produit des cannes plus riches, tandis que la Grande-Terre calcaire, plus sèche, donne des jus plus droits et plus minéraux. En Martinique, le Nord Caraïbe, plus frais et ventilé, s’oppose aux zones plus chaudes et sèches du Sud, générant des différences notables dans le vesou et donc dans le rhum fini.
Les sols volcaniques profonds, riches en éléments minéraux, favorisent des cannes vigoureuses, tandis que les expositions au vent, les précipitations et la proximité de la mer modulent la maturité et la concentration aromatique. Pour vous, cela se traduit par des rhums agricoles au style tantôt floral et végétal, tantôt plus épicé et concentré.
Calendrier cultural et maturité technologique de la canne : période de coupe, richesse en saccharose et indice brix
La campagne sucrière, généralement de février à juin en Martinique, est rythmée par la maturité technologique de la canne. Les planteurs surveillent l’indice Brix, qui mesure la teneur en sucres du jus, et adaptent la date de coupe pour obtenir un vesou riche et équilibré. Une canne récoltée trop tôt donnera un rhum plus acide et végétal ; trop tard, elle risque de fermenter sur pied et de perdre en finesse aromatique.
Dans la pratique, la canne est coupée, acheminée vers l’usine puis broyée dans un délai aussi court que possible. Cette maîtrise du calendrier cultural influence directement votre expérience de dégustation, car un jus plus mûr génère des fermentations plus complètes et des esters plus complexes.
Gestion agronomique durable : rotations, irrigation limitée, lutte intégrée et impact sur la qualité du vesou
Les enjeux environnementaux poussent les producteurs de rhum agricole à améliorer sans cesse leurs pratiques. Les rotations culturales, l’enherbement maîtrisé, la réduction des intrants chimiques et la lutte intégrée contre les ravageurs contribuent à préserver les sols et la biodiversité. L’irrigation reste limitée ou ciblée, afin de ne pas diluer la richesse du jus et de conserver une bonne concentration en sucres et en arômes.
Cette approche durable a un impact direct sur la qualité du vesou : des cannes moins stressées, mieux nourries par des sols vivants, produisent un jus plus stable, moins sujet aux déviations fermentaires. À long terme, cela permet de sécuriser la typicité du rhum agricole et de répondre aux attentes d’un public de plus en plus sensible aux questions de traçabilité et de responsabilité environnementale.
Procédés techniques de fabrication du rhum agricole : du pressurage du vesou à la distillation
Extraction du vesou : réglage des moulins, rendement en jus, clarification et filtration
Une fois la canne à sucre arrivée à la distillerie, la première étape consiste à l’broyer dans des moulins à cylindres. Le réglage de ces moulins (pression, vitesse, nombre de passages) conditionne le rendement en jus et la quantité de fibres et d’impuretés extraites. L’objectif est d’obtenir un vesou riche, sans trop de particules solides ni de composés végétaux amers.
Le jus est ensuite tamisé, parfois légèrement décanté ou clarifié pour éliminer la terre et les débris. Certaines distilleries filtrent plus finement, d’autres préfèrent conserver un peu de matière pour accentuer la richesse aromatique. L’équilibre entre rendement et qualité du jus représente un enjeu économique et sensoriel clé.
Fermentation du jus de canne frais : levures sélectionnées, durée courte, contrôle de température et ph
La fermentation du jus de canne frais est volontairement courte, souvent comprise entre 24 et 72 heures. Des levures sélectionnées, parfois indigènes, sont ensemencées dans les cuves pour transformer les sucres en alcool et en composés aromatiques. Le contrôle de la température (en général entre 28 et 32 °C) et du pH évite les déviations bactériennes et permet de cibler un profil d’esters précis.
Un moût fermenté de qualité contient autour de 7 à 10 % vol. d’alcool. Il concentre déjà une palette aromatique végétale et fruitée, que la distillation va ensuite affiner et concentrer. Une fermentation mal maîtrisée peut, à l’inverse, générer des notes de solvant, de vinaigre ou de fromage, difficiles à corriger ensuite.
Colonnes créoles à distillation continue : plateaux, reflux, degré de sortie et séparation des fractions
La quasi-totalité des rhums agricoles AOC Martinique sont distillés dans des colonnes créoles à distillation continue, héritières des colonnes Coffey. Ces colonnes sont constituées de plateaux perforés, où la vapeur ascendante rencontre le liquide descendant, provoquant une série d’évaporations-condensations successives. Le degré de sortie du distillat, généralement entre 65 % et 75 % vol., dépend du nombre de plateaux actifs et du réglage du reflux.
Le distillateur procède à des coupes entre les têtes (les premières fractions, plus riches en composés volatils agressifs), le cœur de chauffe (la partie noble) et les queues (plus lourdes, parfois recyclées). Ce travail de précision technique conditionne le style aromatique final, plus ou moins gras, fruité ou poivré.
Contraintes techniques de distillation AOC martinique : fourchette de titrage, coupes et style aromatique
Le cahier des charges de l’AOC impose une fenêtre de distillation stricte : le rhum doit sortir de la colonne entre 65 % et 75 % vol., ce qui est relativement bas comparé à certains rhums de mélasse distillés à plus de 90 % vol. Cette limitation garantit la conservation d’un nombre élevé de composés aromatiques non alcooliques. Les colonnes, de type créole, doivent répondre à des caractéristiques précises (matériau, hauteur, nombre de plateaux, alimentation en vapeur).
Ces contraintes techniques imposent un style : un rhum expressif, jamais neutre, où la canne reste au centre de la dégustation. Pour vous, cela offre la quasi-certitude qu’un rhum estampillé AOC Martinique ne sera ni insipide, ni artificiellement aromatisé.
Gestion de l’oxygénation, de la réduction et de la mise au repos avant mise en fût ou mise en bouteille
Après la distillation, le rhum est un jeune distillat puissant. Il doit être réduit progressivement avec de l’eau déminéralisée ou de source pour atteindre son degré de commercialisation (souvent 50 % à 55 % pour les blancs de dégustation). Cette réduction se fait par paliers, parfois sur plusieurs mois, afin d’éviter les chocs aromatiques et de favoriser la micro-oxygénation.
Une phase de repos en cuves inox ou en foudres neutres permet au rhum de s’assouplir. La gestion de l’oxygène dissous, de la température et du temps de repos influe fortement sur la texture en bouche et l’intégration de l’alcool. Le distillat est ensuite orienté soit vers un élevage en fûts de chêne, soit directement vers la mise en bouteille pour les rhums blancs.
Typologies de rhums agricoles : blancs, élevés sous bois et vieux AOC
Rhum agricole blanc de dégustation et de ti-punch : réduction progressive, repos en cuve et profil aromatique
Le rhum agricole blanc est la porte d’entrée idéale si vous découvrez cet univers. Après distillation et réduction progressive, il repose en cuves pendant au moins trois mois pour l’AOC (souvent plus en pratique). Ce repos arrondit les angles et permet aux arômes de canne fraîche, d’agrumes et de poivre blanc de se fondre harmonieusement.
Un rhum blanc de qualité, titrant entre 50 % et 55 % vol., offre une intensité aromatique remarquable pour vos ti-punchs, mais se déguste aussi pur, légèrement rafraîchi. L’objectif n’est pas la neutralité, mais au contraire l’expression vive du jus de canne, presque comme si vous croquiez dans une tige au milieu du champ.
Rhums élevés sous bois et ambrés : passage en foudres, fûts de chêne français ou ex-bourbon
Entre le blanc et le vieux, la catégorie élevé sous bois ou ambré occupe une place à part. Le rhum séjourne au moins 12 mois en foudres ou en fûts de chêne (souvent ex-bourbon), sans atteindre le seuil légal de trois ans pour être qualifié de vieux. Le bois apporte une légère coloration dorée, des notes de vanille, de coco et d’épices douces, tout en laissant la canne au premier plan.
Ce type de rhum agricole ambré constitue une excellente base pour la mixologie contemporaine, notamment pour des cocktails où vous désirez plus de rondeur sans sacrifier la fraîcheur végétale. Il convient aussi très bien à une dégustation “on the rocks”, en alternative à un whisky léger.
Rhums vieux AOC (VO, VSOP, XO) : vieillissement tropical, part des anges et traçabilité des millésimes
Un rhum vieux AOC Martinique doit passer au minimum trois ans en fûts de chêne de moins de 650 litres. Au-delà, les mentions VO, VSOP, XO s’inspirent du cognac : VO à partir de 3 ans, VSOP souvent 4 à 6 ans, XO et assimilés au-delà de 6 ans, parfois plus de 10 ou 15 ans. Sous climat tropical, l’évaporation annuelle (la part des anges) atteint fréquemment 6 à 8 %, soit trois à quatre fois plus qu’en climat tempéré.
Ce vieillissement accéléré donne rapidement des rhums d’une grande complexité, où se mêlent notes de fruits secs, cacao, tabac blond, bois de santal et canne confite. La traçabilité des fûts, l’origine du chêne (français ou américain), les finitions éventuelles (fûts de porto, sherry, madère…) sont autant de paramètres qui façonnent des cuvées de plus en plus recherchées par les collectionneurs.
Cas d’école : comparaison technique entre neisson blanc 52, J.M XO et clément vieux millésimé
Pour illustrer concrètement ces différences, imaginez trois profils techniques. Un blanc à 52 % présente une réduction très progressive, un long repos en cuve et un choix de coupes de distillation visant la pureté : idéal pour un ti-punch analytique où vous contrôlez chaque goutte de sirop. Un XO de type J.M concentre plusieurs années de vieillissement en chêne sous climat tropical, avec un assemblage précis de fûts pour équilibrer épices, bois et fruits confits.
Un vieux millésimé de maison Clément, vieilli dans une sélection restreinte de barriques, mettra davantage l’accent sur la singularité d’une récolte donnée, un peu comme un grand cru classé. En dégustant ces trois styles côte à côte, vous mesurez combien le choix de la matière première, de la colonne, de la réduction et du bois impacte directement votre verre.
Géographie mondiale du rhum agricole : antilles françaises, océan indien et nouvelles origines
Spécificités des rhums agricoles de guadeloupe (damoiseau, longueteau), Marie-Galante et la réunion (savanna)
Si la Martinique bénéficie de la seule AOC de rhum au monde, la Guadeloupe et ses îles satellites sont loin de rester en retrait. À Grande-Terre, des maisons comme Damoiseau produisent des rhums de jus de canne à la fois généreux et techniques, souvent un peu plus ronds que leurs cousins martiniquais. À Basse-Terre, des distilleries comme Longueteau valorisent un ancrage fort dans des parcelles précisément cartographiées.
Marie-Galante, parfois surnommée “l’île aux cent moulins”, se distingue par des rhums très secs et droits, tandis qu’à La Réunion, des maisons comme Savanna explorent aussi bien les rhums agricoles que les rhums de mélasse high ester, créant des profils aromatiques explosifs. Pour vous, cela élargit significativement le spectre des rhums agricoles disponibles, avec des styles complémentaires plutôt que concurrents.
Particularités des rhums de madère et du Cap-Vert par rapport au modèle antillais
En dehors de l’espace caribéen, le rhum de Madère et le grogue du Cap-Vert méritent l’attention. À Madère, des producteurs élaborent des rhums de pur jus de canne, parfois avec des méthodes proches des Antilles, mais influencées par l’histoire locale du vin de Madère et par des cépages de canne spécifiques. Le climat subtropical de l’Atlantique Nord offre un vieillissement moins violent, avec une part des anges plus modérée.
Au Cap-Vert, le grogue reste souvent très artisanal, distillé en petits alambics rudimentaires. Le style est plus sauvage, plus rustique, mais extrêmement expressif. Ces productions ne correspondent pas toujours aux normes européennes les plus strictes, mais elles démontrent à quel point le jus de canne peut donner, partout dans le monde, des spiritueux de caractère.
Émergence de micro-distilleries de rhum de jus de canne : examples en métropole et en amérique latine
Depuis une dizaine d’années, l’essor de micro-distilleries change le paysage du rhum agricole. En métropole, quelques projets s’appuient sur de petites plantations de canne (par exemple dans le Sud de la France) ou importent du jus congelé pour expérimenter des fermentations et des distillations originales. Le volume reste anecdotique à l’échelle mondiale, mais l’impact en termes de créativité est réel.
En Amérique latine, certains producteurs historiquement tournés vers la mélasse lancent des cuvées de “pur jus de canne” inspirées du modèle antillais, tout en revendiquant leur propre terroir. Pour un amateur, ces initiatives offrent l’occasion de comparer des profils issus de pratiques proches mais de contextes climatiques et culturels très différents.
Accords mets-rhum et usages mixologiques du rhum agricole
Architecture d’un ti-punch traditionnel : ratio rhum agricole, citron vert, sirop de canne et glace
Le ti-punch reste l’icône absolue du rhum agricole. Sa force réside dans sa simplicité et dans la mise en avant du spiritueux. Un bon point de départ ? Verser 5 à 6 cl de rhum blanc agricole autour de 50–55 %, ajouter un quart de rondelle de citron vert légèrement pressé, puis 1 à 2 cuillères à café de sirop de canne. La glace est optionnelle : à l’apéritif, beaucoup le préfèrent “sec”, alors qu’une pierre de glace peut s’inviter plus tard dans la soirée.
En ajustant vous-même la dose de sucre et de citron, vous modulez l’équilibre entre tension, amertume et douceur. Un bon conseil consiste à goûter une première fois sans remuer, puis à mélanger progressivement : c’est un peu comme accorder un instrument, jusqu’à trouver votre tonalité idéale.
Utilisation du rhum agricole dans la mixologie contemporaine : daiquiri agricole, mai tai revisité, old fashioned de canne
En mixologie moderne, le rhum agricole est un formidable vecteur de créativité. Un Daiquiri agricole remplace tout simplement le rhum de mélasse par un rhum de jus de canne, offrant un cocktail plus sec, plus vertical, où les notes de citron vert répondent aux arômes végétaux du spiritueux. Un Mai Tai revisité peut associer un vieux agricole à un rhum de mélasse ambré pour un assemblage complexe.
Pour un Old Fashioned de canne, un rhum vieux AOC remplace le bourbon : un morceau de sucre, quelques gouttes de bitter, un bon rhum agricole vieux et un zeste d’orange suffisent à créer un digestif de grande classe. Vous exploitez alors la richesse boisée du rhum tout en préservant sa signature de canne.
Accords gastronomiques avec rhums agricoles vieux : fromages affinés, desserts tropicaux et cuisine créole
En accords mets-rhum, les rhums agricoles vieux ont toute leur place à table. Avec un fromage affiné à pâte dure (comté 24 mois, mimolette vieille), un XO de Martinique développe des notes de noix et de fruits secs qui prolongent la finale en bouche. Sur un dessert à base d’ananas rôti, de mangue ou de banane flambée, un vieux agricole à la palette exotique crée un dialogue aromatique évident.
La cuisine créole, riche en épices, en fumé et en préparations sucrées-salées, s’accorde particulièrement bien avec des rhums élevés sous bois : colombo de poulet, accras de morue, boudin antillais trouvent dans un verre de rhum agricole un partenaire capable de supporter la puissance des saveurs tout en apportant fraîcheur et relief aromatique. Pour aller plus loin, certains chefs construisent désormais des menus complets autour de déclinaisons de rhums agricoles, démontrant ainsi que ce spiritueux, loin d’être cantonné au bar, appartient pleinement au répertoire gastronomique contemporain.